Le pronostic, outil de conception et de correction d’intrigues fortes


collaborations, écriture / mercredi, décembre 9th, 2020

Ecrire à notre époque est devenu une activité difficile, du fait du contexte :

  • la narration est mondialisée
  • la narration est multimédia
  • la narration s’accumule

Ainsi, toute nouvelle histoire arrive d’office en concurrence avec les productions du monde entier dans tous les arts et de toutes les époques.

Vous écrivez un roman ? Il sera en concurrence avec le patrimoine littéraire mondial, avec le dernier JK Rowling, le dernier Pierre Michon, le dernier prix Goncourt, avec les best-sellers des Etats-Unis et les 700 romans qui sortent chaque année en France.

Vous écrivez un film ? Il sera en concurrence avec tous les Truffaut et tous les Star Wars, avec les cinémas chinois et iranien, avec les comédies françaises actuelles, et tout le catalogue de Netflix, Amazon Prime, HBO et les autres.

Légèrement intimidant…

Pourtant l’écriture reste un pari passionnant et à portée de tout le monde – pour peu qu’on se donne les moyens de rivaliser avec le niveau de qualité de l’offre actuelle.

Avec des œuvres spontanées, improvisées, conçues et réalisées sans technique, on a somme toute peu de chances de faire le poids. Mais en se donnant un bagage consistant d’outils et concepts de scénario, on peut écrire une histoire qui tienne la route.

Parmi ces outils qui aident à améliorer la qualité d’une histoire, on trouve ce concept que je vais vous présenter dans cet article : le pronostic.

Le pronostic, qu’est-ce que c’est ?

Rappelons d’abord les bases de la conception d’une intrigue : une intrigue raconte une série de faits au cours desquels un personnage (qu’on appellera le Héros) se dote d’un but, lutte pour l’atteindre (le cas échant, contre l’action de forces antagonistes), et arrive au résultat, positif ou négatif ou ambivalent.

On peut définir le pronostic ainsi : le pronostic est le calcul que fait le public à propos des chances du Héros de réussir à atteindre son but, ou réciproquement à propos des chances de l’Antagoniste de réussir à vaincre le Héros ou de l’empêcher d’atteindre son but.

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photo de Markus Winkler

Ce pronostic varie en fonction des informations fournies par le récit. J’ai bien dit : des informations. Celles-ci peuvent porter sur :

  • les événements, les faits, les actions : par exemple si le Héros est un soldat, dont le but est de gagner la bataille, et qu’on le voit trébucher, mettre son casque à l’envers, échouer à charger son fusil, et enfin prendre une balle dans la cuisse, alors on en conclut que c’est mal parti pour lui et qu’il a peu de chances d’atteindre le but
  • les informations proprement dites, les caractéristiques des personnages ou des situations, les motivations des personnages, leur passé, leurs intentions etc : si le Héros est Rocky, qu’on voit son vieil entraîneur le traiter de minable, qu’on le voit lui-même s’accuser d’être un loser, et qu’il est provoqué en duel par un champion, même si on ne l’a jamais vu combattre ou tomber KO on se dit qu’il a peu de chances de l’emporter ; de même, si on apprend que le soldat de l’exemple précédent a des convictions pacifistes et qu’il s’interdit de tuer, cela fait chuter son pronostic sans même qu’on ait besoin de le montrer en difficulté en tant que soldat

Le pronostic est étroitement corrélé à la tension dramatique, pourtant il ne s’y assimile pas.

Par exemple, dans une histoire d’horreur : on voit une personne isolée, on voit un tueur qui rôde : cela fait grimper la tension sans rien changer au pronostic. Mais si on a vu deux meurtres horribles sur des victimes ayant une caractéristique donnée, et qu’on voit un personnage possédant cette caractéristique, on se dit que ce personnage a des chances de devenir la prochaine victime : ça change le pronostic sans trop changer la tension.

Comme la tension, le pronostic doit varier fréquemment, sinon le public s’ennuie et a l’impression que rien ne se passe.

En fait, le pronostic détermine directement les attentes du public en empathie avec l’histoire, et c’est vous l’auteur-e qui manipulez directement ses espoirs et ses déconvenues, c’est vous qui dirigez son activité psychique et émotionnelle.

Un exemple de pronostic bien conçu

On va prendre un exemple issu de la mini-série en 7 épisodes Godless, un très beau western postmoderne avec des personnages à la fois archétypiques et renouvelés.

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Godless de Scott Frank

Ses intrigues principales reposent sur les faits suivants : (attention spoiler !)

  • Frank Griffin, un hors-la-loi cruel et sans pitié, à la tête d’une bande de 30 hommes armés, avait un fils adoptif, Roy Goode, qui l’a trahi
    • On a donc une intrigue de vengeance, dont Griffin est le Héros et Goode l’Antagoniste, et qui a pour but pour Griffin de tuer Goode, ou pour Goode de ne pas être tué par Griffin
  • Pour se venger de Roy Goode, Franck Griffin et sa bande incendient une petite ville qu’il accusait d’avoir donné asile à Roy Goode, et en extermine tous les habitants
    • Cette séquence montre que le Héros a les qualités requises pour atteindre son but : il est puissant, impitoyable, violent, déterminé, le pronostic tourne donc franchement en sa faveur
  • On voit un cavalier seul arriver dans la nuit à une maison isolée, et une femme armée d’un fusil lui tire une balle dans la gorge ; on apprend ensuite qu’il s’agit de Roy Goode, et qu’il était déjà blessé
    • ça commence mal pour ce personnage qui, pour sa première apparition, échappe de peu à la mort à cause d’une femme – thématiquement présumée faible dans ce monde macho – mais elle contredit les attentes car il s’agit d’une femme forte qui sait se défendre
  • On apprend que Roy Goode a déjà affronté Griffin et sa bande (c’est précisément pour ça qu’il était déjà blessé), et qu’il a réussi non seulement à survivre, mais a en tuer une bonne partie, seul contre tous
    • Cette séquence montre que l’Antagoniste a – contrairement à ce que sa pitoyable apparition nous avait laissé prévoir – également les qualités requises pour atteindre son but : le curseur du pronostic se rapproche donc de l’égalité
  • Apprenant le massacre de la petite ville par la bande à Griffin, le shérif d’une localité proche décide d’aller arrêter Griffin
    • Même si le shérif agit indépendamment de Goode, son action influence l’intrigue du conflit entre Griffin et Goode, puisque si le shérif arrête ou tue Griffin, cela résout forcément l’intrigue Griffin / Goode ; mais le pronostic est défavorable au shérif, car que peut-il faire contre 30 hommes ?
  • On apprend ensuite que ce shérif est un excellent tireur qui a tenu tête victorieusement à 7 hommes armés
    • Le pronostic tend à s’égaliser en partie, les chances du shérif remontent et son pronostic se corrèle à celui de Goode : le premier des deux qui rencontrera Griffin aura une chance, si ce n’est de le vaincre, du moins de l’affaiblir, de sorte que les chances du deuxième qui rencontrera Griffin s’en trouvent augmentées
  • Mais on voit ensuite, dans plusieurs scènes, que le shérif est en train de devenir aveugle – il trébuche contre un objet qu’il n’a pas vu, à un mètre de lui, et n’arrive pas à lire une pancarte à quelques mètres
    • Cette nouvelle information fait s’effondrer le pronostic d’une possible victoire du shérif : un excellent tireur devenu aveugle ne sert plus à rien
  • On voit ensuite que le jeune et fougueux adjoint du shérif est également un excellent tireur… mais, le shérif refuse que son adjoint l’accompagne
    • Le pronostic remonte… puis s’effondre à nouveau
  • Croisant par hasard un vendeur ambulant dans une auberge, le shérif achète des lunettes et récupère sa vue
    • Le pronostic du shérif remonte
  • Le shérif tombe par hasard sur Griffin et sa bande. Le shérif est en position de faiblesse en train de traverser une rivière et la bande de Griffin l’a encerclé par surprise ; après une discussion tendue et menaçante, Griffin laisse le shérif s’enfuir
    • Le pronostic du shérif retombe
  • Alors que Griffin et sa bande se dirigent vers une ville qui héberge Roy Goode, – ville où ne subsistent que des femmes à cause d’un accident minier qui a tué tous les hommes – , on voit les femmes s’armer et se réfugier dans une maison transformée en place forte, se préparant à affronter Griffin
    • Le pronostic remonte un peu… la maison / place forte donne un avantage aux défenderesses (elles verront Griffin sans que Griffin sache d’abord où elles se cachent), mais, ces femmes sans expérience des armes pèsent peu face à la bande aguerrie de Griffin
  • Au total, on a donc cet équilibre des forces :
    • Côté Griffin : 30 hommes armés, expérimentés, impitoyables
    • Côté Goode : Goode, excellent tireur ; le shérif, excellent tireur ; l’adjoint, excellent tireur ; les femmes, inexpérimentées sauf 2 d’entre elles, bonnes tireuses, et avec un léger avantage (la surprise)
    • Le public peut donc calculer que les chances sont plutôt favorables au méchant Griffin – une configuration idéale pour générer du suspense et une angoisse poignante
  • Dès le début de l’attaque, l’adjoint est tué par surprise !
    • Le pronostic penche un peu plus en faveur de Griffin

Etc.

Dans cet exemple, on constate que le pronostic varie fréquemment, longtemps avant le moment de la confrontation finale entre les deux personnages ennemis. J’ai mentionné ci-dessus 12 variations majeures, mais au cours des 7 épisodes les changements de pronostic sont beaucoup plus nombreux.

On constate également qu’au moment crucial (la crise de l’intrigue qui va mener à sa résolution), les personnages que le public aime partent perdants : c’est beaucoup mieux que l’inverse car s’ils partaient gagnants, on ne craindrait pas de les perdre, il n’y aurait guère d’enjeu et donc de suspense et de tension.

Bâtir le pronostic avant l’intrigue

De même qu’on peut tracer d’avance la série de variations de la tension dramatique, pour mieux inventer les actions et situations qui devront y correspondre, on peut tracer d’avance la série de variations du pronostic.

Par exemple, vous voulez une histoire de lutte héroïque qui finisse bien, la victoire du faible contre le fort ? Alors faites commencer votre Héros dans le négatif, faites luire l’espoir puis anéantissez-le, rallumez la faible flamme et jetez une piscine dessus, avant de la ressusciter une dernière fois pour le grand incendie final ! Ou en d’autres termes : -5 +2 -10 + 3 – 20 + 2 + 5 + 20 ! 😀

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Photo de Mohamed Nohassi

Vous pouvez même d’abord dessiner un graphique qui vous semble bien représenter l’effet que vous voulez produire sur le public – le désespérer, l’enthousiasmer, l’embarquer plus ou moins haut ou bas. Et seulement ensuite, inventer les faits et les informations qui correspondent à ces variations : ça rend la conception d’intrigue plus facile car vous savez précisément quoi chercher !

On peut par exemple écrire :

  • Un Antagoniste est fort : pronostic de victoire du Héros = -5
  • Mais le Héros semble tout aussi fort : pronostic +5 = pronostic total 0
  • Soudain, l’Antagoniste s’allie à un personnage beaucoup plus fort : pronostic -10
  • Apprenant cette alliance, le Héros recrute une équipe – mais ils sont mal équipés et peu solidaires : pronostic +5 = -5
  • Juste avant la confrontation, 2 des alliés du Héros tombent dans un piège et sont tués : pronostic -5 = -10
  • etc

Notez qu’en règle générale, une progression crescendo (globalement de mieux en mieux ou de pire en pire) sera efficace, tandis qu’une progression descrescendo n’aurait guère de chance de fonctionner : si au fur et à mesure de l’avancée du récit, on peut de plus en plus prévoir ce qui va se passer, ou si les changements sont de plus en plus faibles, cela revient à tuer le suspense et à perdre l’intérêt du public.

De la même manière, il faut éviter d’accumuler plusieurs changements de pronostic allant dans le même sens : si une intrigue nous dit « le Héros va gagner, le Héros va gagner, le Héros va gagner », elle apparait monotone et sans enjeu. Donc privilégiez les changements de direction, et assurez la subtilité en faisant varier l’amplitude : petit changement négatif, moyen changement positif, gros changement négatif, etc.

Dernier conseil : rien ne vous oblige à dire les choses clairement : vous pouvez présenter certains faits ou certaines informations comme douteuses, ainsi vous compliquez le calcul du pronostic, vous le rendez moins sûr et donc vous fabriquez du suspense. Par exemple dans Godless on nous a d’abord montré l’adjoint du shérif faisant des acrobaties avec ses deux révolvers : ça fait classe, mais ça ne garantit pas qu’il soit aussi bon tireur qu’il est bon jongleur, ça nous laisse dans le doute ; plus tard, on le voit confronté à 3 voyous et il les déglingue facilement : là, et seulement là, se confirme qu’il s’agit d’un excellent tireur ; même si ce n’est pas 100% sûr puisqu’on ne sait pas ce que valaient ces voyous. On obtient le même effet avec les personnages troubles, ou les traîtres, ou les ambivalents : ils peuvent ajouter leur force à l’un comme à l’autre camp, ils représentent donc un facteur imprévisible du calcul du pronostic.

Corriger une intrigue grâce au pronostic

Admettons qu’on ait conçu une histoire de manière intuitive, parce qu’on « le sentait bien ». Et une fois l’histoire conçue, on se rend compte qu’elle ne tourne pas bien rond, elle ne fait pas l’effet voulu, elle ne monte pas en puissance, elle erre ou elle stagne à des moments, mais on ne sait pas trop comment la réécrire, parce qu’on n’arrive pas à identifier ce qui cloche.

Eh bien dans ce cas, on peut appliquer le filtre du pronostic à l’intrigue pour s’assurer de sa qualité :

  • On évalue et quantifie chaque changement de pronostic
  • On trace le graphique, la courbe d’évolution du pronostic
  • Si le pronostic stagne trop longtemps au même point, on sait qu’on doit corriger, ajouter une variation
  • Si le pronostic penche trop dans un sens, on sait qu’on doit le rééquilibrer

Conclusion

La prochaine fois que vous « consommerez » une histoire, observez les changements de pronostic. Ils devraient vous sauter aux yeux maintenant.

A force, cela devient une seconde nature et on écrit chaque scène, chaque personnage, chaque caractéristique des personnages, en prenant intuitivement en compte leur impact sur le pronostic global.

Essayez, vous verrez !


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