La théorie de l’irréversibilité


écriture / mardi, avril 10th, 2018

Bonjour à tous! Aujourd’hui, je vais vous révéler un secret qui vous évitera de tirer une balle dans le pied de votre histoire….gardez vos munitions pour plus tard, vous en aurez peut-être besoin pour votre belle-mère. Le principe que je m’apprête à vous révéler constitue en quelque sorte la suite d’un article précédent. Il s’agit d’une théorie personnelle que je nomme la théorie de l’irréversibilité.

A ma connaissance, le principe que je vais aborder avec vous ne possède pas encore de nom et n’est pas/ou est très peu abordé dans les manuels théoriques. Si d’aventure des lecteurs plus instruits que moi auraient eu vent du contraire, je les remercie par avance de le signaler dans les commentaires afin d’en faire profiter le plus de monde (si possible avec les références).

Sans plus tarder, je vous explique la théorie de l’irréversibilité.

 

Qu’est-ce que la théorie de l’irréversibilité?

résolution du conflit dramatique
Photo by bruce mars on Unsplash

Il est bien connu en dramaturgie que pour qu’un conflit soit efficace il faut qu’il soit d’une intensivité suffisante. Mais qu’en est-il de la résolution du conflit? C’est là qu’entre en scène la théorie de l’irréversibilité.

Au stade de la résolution du conflit, il existe deux solutions:

  1. un retour au calme (situé à la fin de l’histoire)
  2. un retour au calme amorçant progressivement un nouveau conflit…et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’histoire. Cette alternance conflits-temps calmes se poursuivra tout au long du roman et correspond schématiquement aux 3 Actes d’un récit.

L’idée de la théorie de l’irréversibilité est de dire que:

Plus la résolution d’un conflit est irréversible, plus la résolution aura tendance à avoir un impact sur le lecteur.

Concrètement, cela signifie que la mort d’un personnage important touche plus le lecteur que s’il était simplement blessé. De même, un chemin sans retour possible accroche plus le lecteur qu’un embranchement où il est possible de rebrousser chemin.

J’attire votre attention sur le fait que la théorie de l’irréversibilité ne se confond pas avec l’enjeu. Cette dernière notion représente le risque qu’encours le protagoniste pour réaliser son objectif. Dans le cadre de l’irréversibilité, on se situe après l’enjeu. Le protagoniste a bravé le risque et il doit faire face aux conséquences positives ou négatives de ses actes.

Ne vous inquiétez pas si c’est encore un peu flou dans votre tête, je vous en dis plus sur la théorie dans la suite de l’article.

 

La pyramide de l’irréversibilité

irréversibilité
Photo by Jeremy Bishop on Unsplash

C’est bien beau de dire que plus un événement est irréversible plus il risque d’être impactant. Pour autant, comment peut-on mesurer la réversibilité d’un événement?

La réponse réside dans la sensibilité de chacun. Néanmoins, en m’inspirant de la pyramide de Maslow, je me permets de vous proposer une pyramide de l’irréversibilité (1 étant l’irréversibilité maximum):

  1. La mort
  2. La mutilation
  3. Perte d’un proche
  4. Torture sans mutilation ou amour non partagé (on peut estimer que la personne non désirée est à la torture)
  5. Mépris/Animosité d’un proche
  6. Perte d’un objet

Notez bien que cette pyramide ne constitue pas une règle immuable. Non seulement les catégories présentées ici ne sont pas exhaustives mais selon la façon dont vous développez votre récit une catégorie peut en supplanter une autre située plus haut sur la pyramide.

Enfin, la théorie de l’irréversibilité concerne surtout les personnages principaux et les personnages secondaires. Moins le personnage qui subit les effets de la résolution du conflit est important moins l’impact de la théorie se fera sentir. Chaque jour un Stormtrooper meurt dans l’indifférence générale, pensez-y!

Maintenant que vous connaissez mieux la théorie de l’irréversibilité, je vous propose de vous expliquer dans la prochaine partie pourquoi elle est importante.

 

L’intérêt de la théorie de l’irréversibilité

irréversibilité
Photo by rawpixel.com on Unsplash

Il existe deux intérêts à la théorie de l’irréversibilité: générer une émotion et maintenir la tension dramatique.

 

La théorie de l’irréversibilité et l’émotion

Concrètement, maintenant que vous savez que plus un événement est irréversible plus il touche le lecteur, il ne vous reste plus qu’à doser la réversibilité dans votre récit.

Ainsi, au niveau des points importants du récit, vous tâcherez de faire en sorte que les conséquences qui arrivent à votre héros soient irréversibles afin de générer le maximum d’émotion. A l’inverse, dans les moments plus calmes, il peut être intéressant de glisser des conséquences plus réversibles pour accentuer le caractère précaire de la situation.

Pour illustrer mon propos, je vous propose d’étudier Harry Potter à l’école des sorciers de JK. Rowling:

Au début du livre, Harry Potter est un souffre douleur qui décide d’accepter l’offre d’Hagrid. La conséquence, c’est qu’il entre à l’école de magie de Poudlard. Cet événement est la résolution du conflit induite par la confrontation entre le refus des Dursley de révéler à Harry qu’il est un sorcier et l’insistance d’Hagrid pour le faire rentrer à Poudlard. La résolution du conflit (l’entrée dans l’école) est réversible: à tout moment, Harry peut décider de rentrer chez lui. Cela accentue l’instabilité de la situation et fonctionne de pair avec l’état émotionnel du personnage: il doute et risque de revenir à son ancienne vie!

Assurez-vous d’avoir lu Harry Potter 5 avant de lire le prochain paragraphe

Dans la suite de la saga, Harry perd son parrain. Il s’agit de la résolution du conflit entre lui et les Mangemorts. Cette conséquence est irréversible. Si elle ne l’avait pas été et que par un coup de baguette magique son parrain avait été ressuscité Harry aurait eu beaucoup moins de motivation pour vaincre Voldemort dans la suite de l’histoire. Ce passage du récit aurait donc été moins impactant pour le lecteur.

En plus de miner la tension dramatique dans la suite de l’oeuvre comme je vous propose de le découvrir…

 

La théorie de l’irréversibilité et la tension dramatique

Il s’agit probablement ici de l’effet de la théorie qui cause le plus de problème aux créateurs d’histoires. L’idée, c’est que si un événement est censé être irréversible, il faut qu’il le demeure. A défaut, vous minerez complètement la tension dramatique de vos histoires. Pourquoi?

Parce que si vous envoyez le message à votre lecteur qu’un événement irréversible peut finalement être réversible, à chaque fois qu’un conflit aura des conséquences dramatiques le lecteur ne sera plus triste, en colère ou inquiet, il se doutera que vous avez prévu de faire revenir les choses à la normal. Et pire! Si vous décidez de ne pas le faire (ce qui est pour moi la meilleure solution), il risque d’être frustré!

Concrètement, cela veut dire qu’un personnage qui meurt reste mort. Dans le cas contraire, le lecteur risque de ne plus s’inquiéter si un personnage encourt la mort.

Ici, on trouve deux exemples connus:

Game of Thrones: c’est parce que des personnages importants meurent définitivement que l’oeuvre est si prenante.

Naruto: quand un personnage meurt mais revient grâce à une technique ou est mutilé et revient à la normal parce que c’est une illusion. Sur le coup, on se dit « Wahou trop fort! » Mais pour la suite des aventures on ne peut s’empêcher de penser « mouais, il va ressusciter » ou « mouais, je suis sûr que c’est une illusion ». Donc fausse bonne idée.

Si par malheur vous êtes dans ce cas. Il existe des solutions, même si parfois cela s’apparentera à des rustines:

  1. mettre des conditions très strictes à cette réversibilité et ne pas en abuser (ex: dans Dragon ball z, il faut réunir 7 boules de cristal et un namek doit être encore en vie….le problème c’est que les personnages en abusent trop. Cependant, on peut noter que Dragon Ball z est à son meilleur quand les Dragon Balls ne sont pas disponibles)
  2. remplacer un personnage important à qui il est arrivé quelque chose par un personnage similaire (super exemple de Jojo’s Bizarre Adventure qui fait se succéder des générations différentes de Jojo malgré la mort d’un des protagonistes)
  3. La réversibilité a un prix (ex: dans Game of thrones, quand les morts reviennent à la vie se sont soit des zombies, soit ils sont affaiblis (sans compter que cette dernière solution est très exceptionnelle)).
  4. finir sur la réversibilité: c’est le happy end conventionnel, le héros est censé mourir ou être mutilé mais en fait non (ex: Raiponce qui peut soigner Flynn Raider alors que ses cheveux magiques sont coupés). Vous finissez sur un happy end, votre histoire est terminée, vous n’envisagez pas de suite, dans ce cas, il n’y a pas de risque que vous miniez votre tension dramatique future.

Avant de terminer cet article, je vais vous parler brièvement de la relation entre le théorie de l’irréversibilité et l’enjeu.

 

La théorie de l’irréversibilité et l’enjeu

La relation entre la théorie de l’irréversibilité et l’enjeu constitue celle entre le risque et ses conséquences.

Dans une histoire, il peut être intéressant de jouer sur cette relation. Il existe quatre possibilités principales:

  • l’enjeu est fort et la conséquence irréversible= cela produit un impact fort
  • l’enjeu est faible mais la conséquence irréversible= effet de surprise. Une action avec un risque faible se révèle avoir une portée plus grande que prévue.
  • l’enjeu est fort et la conséquence réversible= affaiblissement de l’impact sauf si l’idée est de renforcer le caractère précaire d’une situation. Par exemple: une alliance dont dépend la survie mais où les deux parties s’attendent à être trahie.
  • l’enjeu faible et la conséquence réversible= c’est utile au stade de l’exposition pour caractériser un personnage. Par ex: la traditionnelle scène du coureur de jupon qui va fuir un père furibard et une demoiselle amourachée. On comprend que le protagoniste= un séducteur ou un amoureux.

 

Cette chronique s’achève ici. Si elle vous a plu, n’hésitez pas à la commenter et à la partager sur les réseaux sociaux.

A bientôt!

 

 

 

13 réponses à « La théorie de l’irréversibilité »

  1. Sympa, je rajouterais qu’on peut jouer avec l’ordre d’importance en fonction de ce qui est reversible dans le monde que l’on a créé. Typiquement, dans un monde ou la mort n’est pas grave, la mutilation définitive est un vrai drame (et ainsi de suite).
    De manière générale, je n’aime pas la mort des personnages principaux (typiquement, à la GoT) car une fois qu’il est mort, c’est bien plus difficile d’en faire quelque chose, alors que s’il a perdu sa main, sa girlfriend, son girlfriend, qu son papa lui à dit à quel point il est un désapointement, son épée magique et que sa némèsis à réussit à s’emparer du Jambon De Pouvoir Absolu, il y a manière à faire un drame efficace…

    1. Si tu n’aimes pas tuer tes personnages principaux, tu peux tuer un personnage secondaire important: ça marche très bien 🙂 (c’est ce que je conseille d’ailleurs sur mon article sur la tension dramatique et la mort). Cela permet de bousculer ton protagoniste et de le pousser à changer.
      Concernant la réversibilité, évidemment selon ton histoire ce qui est irréversible dans une histoire peut ne pas l’être dans une autre. Je suis d’accord avec toi 🙂

      1. Je parlais des personnages principaux et secondaires directs. Ce que je n’aime pas en ce moment, c’est qu’avec la mode GoT, les fictions sont pleines de morts de personnages au beau milieu de leur character arc. Tuer un personnage trop tôt c’est aussi rendre une partie de sa narration inutile. Il y a tellement d’outils à la disposition de l’auteur pour augmenter les enjeux que tuer un personnage pour cela me parait la plupart du temps assez faible.

        1. La mort est un outil puissant à disposition des auteurs mais c’est sûr que ça demande de bien construire son récit et de ne pas l’employer à la volée. Tuer un personnage par effet de mode sans prendre le temps de caractériser ce personnage, ça ne sert à rien, on est d’accord.

          ps: en français, le character arc constitue l’arc transformationnel du personnage (je précise pour les autres lecteurs pour qu’ils puissent trouver les références)

  2. Je suis complètement fan, c’est génial, et hyper bien expliqué !! Je devrais limite prendre des notes quand je lis tes articles, en fait. Je pourrais devenir ton disciple.

    1. ahahah c’est trop d’honneur ;). Prends des notes, je t’en prie! Surtout que pour celui-là je doute que tu trouves d’autres infos ailleurs ^^

    1. Content que ça te plaise, j’essaye de plus en plus de me servir des théories sociologiques et psychologiques dans mon apprentissage de la dramaturgie 🙂

  3. Je connais pas beaucoup cette théorie merci c’est bien écrit par contre j’ai l’impression que ça s’applique plus en fantasy car moi je lis plus et j’écris plus de thriller et de contemporain, j’ai déjà vu un peu de thriller avec mort du personnage principal ça m’a surprise mais n’aimant pas beaucoup le personnage voilà mais je compatissais pour le personnage quand même et c’est le psychopathe qui gagne! Mais je dirai que ça s’applique pas beaucoup aux thrillers à part mort d’un proche ou du principal mais les thrillers sont différents de la fantasy et j’aime pas trop la fantasy xd surtout l’héroic fantasy j’aime pas du tout les codes de ce genre vus et revus

    1. Salut Julie! Bon bah déjà merci pour tes 3 supers commentaires d’affilés (ça fait plaisir :)).

      La théorie peut s’appliquer à tout type d’histoire. Il est vrai que je m’intéresse beaucoup à la mort comme procédé narratif du coup,ça peut donner l’impression que ça s’applique seulement quand un personnage est en danger physique mais ce n’est pas le cas.

      Par exemple, pour un thriller, on pourrait avoir:
      -une dispute entre le héros et sa femme qui lui reproche de faire passer son enquête avant sa famille. En soi, une dispute est quelque chose de réversible donc a peu d’impact (les gens oublient ou pardonnent). Toutefois, passé un certain stade d’accumulation, la dispute peut se rapprocher de l’irréversibilité (grosse dispute où des mots cruels sont prononcés).

      Tu comprends alors très vite que le lecteur sera plus touché si le couple se sépare, que s’il reste ensemble (sauf si ton intention est de jouer sur le caractère précaire de la situation- ça peut péter à tout moment)

      ps: normal que tu ne connaisses pas bien cette théorie, c’est moi qui l’aie proposée 🙂

      1. Ok d’accord je comprends mieux, pour la romance je préfère effectivement les romances dramatiques, tragiques ou réalistes car la vie n’est jamais rose même dans la romance même quand on est en couple et je ne suis pas fan des romances trop bisounours moins réaliste

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